
Alfredo Casella (1883-1947)
Symphonie no 2, op. 12 (1908-10) (première mondiale)
Scarlattiana, op. 44 (1926) *
Martin Roscoe, piano (*)
BBC Philharmonic
Gianandrea Noseda
Chandos CHAN 10605
(Voir le site sécurisé www.canadacd.ca
si non disponible en magasin)
L’œuvre symphonique de Casella, compositeur italien formé à Paris, pianiste virtuose, chef d’orchestreet organisateurs de concerts connaît récemment un tel intérêt des producteurs discographiques que les mélomanes se retrouveront bientôt devant l’offre de deux labels qui affichent sa deuxième symphonie en « première mondiale », soit Chandos et Naxos. Curieux paradoxe.
En examinant les dates d’enregistrement, on s’aperçoit que Naxos a devancé le label britannique d’un an (11-12 janvier 2009 vs 12-13 janvier 2010). Là où Chandos justifie sa réclame tient au fait qu’il fut le premier à commercialiser son produit, soit dès le 1er juin 2010 tandis que Naxos le fera en Europe le 22 juillet et le 27 en Amérique du Nord. Qui des deux a raison ? Pourquoi Naxos attend si longtemps ? Les priorités de « marketing » ont de quoi confondre parfois les amateurs.
Mais ces questions m’apparaissent bien secondaires. Vaut mieux se concentrer sur les trois critères qui doivent influencer notre appréciation d’un nouveau disque, soit la pertinence de l’œuvre, la qualité de l’interprétation et la qualité de la production technique. En attendant de comparer la version Naxos que je n’ai pas encore en main, je dois dire que la version Chandos mérite des superlatifs tant l’évaluation globale des trois critères lui est hautement favorable.
Des trois symphonies qu’a écrites Casella, la deuxième me semble être le meilleur choix (la troisième écrite trente plus tard ne marquant pas une évolution significative). Bien qu’écrite pendant ses années de formation parisienne, cette œuvre de jeunesse (entre 25 et 27 ans) et de dimension monumentale mahlérienne (cinq mouvements totalisant près de 50 minutes), l’auditeur ne peut résister à la fougue du discours, à la vive palette orchestrale malgré qu’elle trahisse les influences de post-romantiques célèbres. Casella voulait montrer de toute évidence qu’il avait maîtrisé ses connaissances techniques et esthétiques, ne cachait pas son ambition légitime de s’imposer à son tour comme un orchestrateur brillant.
Sans être une œuvre de maturité, il s’agit d’un chef-d’œuvre dont l’attrait ne réside pas dans le grand art du dépouillement, ni dans la maîtrise de l’essentiel, mais au contraire sa verve excessive, ses ivresses parviennent tout de même à séduire. Et c’est là que l’interprétation de Noseda, superbement servie par les musiciens de l’orchestre, emporte notre totale adhésion : on ne fait pas ici les choses à moitié pour rendre la vigueur juvénile avec toute sa force (la motorique énergique du 2ème mouvement, la finale grandiose avec tutti d’orgue, de cloches et de cuivres), toute l’étendue de ses variations expressives (le troisième mouvement passionné qui est une reprise verbatim de l’Adagio, quasi andante de sa première symphonie !, le très lent crescendo du mysticisme serein à l’effusion grandiose de l’épilogue), l’habileté particulière à
Et finalement, le dernier critère, la prise de son a surmonté fort admirablement les défis d’équilibre entre les gigantesques ressources instrumentales et de la gamme étendue de la dynamique. Chandos accomplit des merveilles en maintenant un son naturel dans toute son ampleur, sans affecter la présence sensuelle des effets, les coloris et le corps des pupitres. Cet enregistrement deviendra certainement une référence dans cette catégorie. L’expérience auditive est absolument puissante dès la fin du premier mouvement.
Avec Scarlattiana, nous quittons le côté sombre et torride des massifs symphoniques post-romantiques pour savourer les textures diaphanes du néo-classicisme. À son retour de Paris, Casella n’a ménagé aucun effort pour promouvoir autant la musique contemporaine de ses compatriotes, de sortir le public italien de son provincialisme pour l’éveiller au répertoire international, que de participer au mouvement de revitalisation des œuvres des maîtres anciens de son pays. C’est ainsi que les compositeurs de la génération 1880 en Italie (« generazione dell’ottanta »), fiers du riche héritage de leur passé ont trouvé amplement matière pour contribuer à ce type de répertoire. On pense d’abord aux trois Suites de danses et airs anciens de Respighi, ou encore à Vivaldiana, Gabrieliana,
Pour sa part, Casella fut l’un des principaux responsables de la résurrection des oeuvres de Vivaldi dès 1939. Il fit aussi des arrangements de symphonies de Clementi. Dans Scarlattiana, divertimento en cinq mouvements pour piano et petit orchestre, le fameux musicographe Nicolas Slonimsky a repéré pas moins de 88 thèmes tirés des sonates pour clavier de Scarlatti. À vous de jouer maintenant pour les retrouver.
C’est une œuvre délicieuse où se côtoient allègrement l’enjouement (1er mouvement), l’espièglerie (2ème), le caractère décidé (3ème), la rêverie pré-romantique et un intermède mélancolique (4ème) et les humeurs variées et parfois subites (5ème) auxquelles s’intègrent aisément un passage évoquant la tarentelle et une finale joyeuse. Les interprètes s’adaptent très bien à ce net changement de climat et encore une fois la prise de son nous comble de satisfaction.
Guy Sauvé
1er juillet 2010
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