mardi 28 septembre 2010

Chronique de livre: Encyclopédie du Fantastique





Encyclopédie du
Fantastique






 

Éditions Ellipses

Valérie Tritter, coordonnatrice

Année de publication : 2010
1104 pages
19 x 24 cm 
Hors collection
978-2-7298-5385-3
49 euros

Le fantastique est un phénomène culturel et humain universel; il traverse toutes les époques. Il s’adapte à tous les changements de sensibilité propre à une société quelle qu’elle soit. Il se manifeste en un art de transgression qui s’exprime à travers tous les domaines de la création artistique : littérature, cinéma, peinture, musique, sculpture, théâtre. Contenir un sujet aussi vaste dans un seul livre relève presque de l’utopie et il faut donc accepter que tout ouvrage ayant cette ambition comporte sa part d’omissions, d’oublis, de sacrifices, involontaires ou de nature éditoriale.

Ceci étant dit, les éditions Ellipses n’en sont pas à leur première réalisation dans le genre. Déjà en 1998, ils avaient publié Le fantastique anglo-saxon et La littérature fantastique en 50 ouvrages. Vint en 2000 un tout petit livre de 128 pages couvrant le sujet d’une manière générale tout simplement intitulé Le fantastique et qui présentait, entre autres, un panorama chronologique « avant 1760 » jusqu’en 2000.

L’année suivante paraît, dans la collection Thèmes et études, un autre livre, encore une fois intitulé Le fantastique, s’intéressant aux diverses analyses du genre, comparant avec d’autres formes littéraires et complétant avec le traitement cinématographique. Le terrain était donc préparé pour une aventure d’envergure, la version encyclopédique.
L’équipe s’est alors entourée d’un groupe de 58 collaborateurs dont quelques-uns sont des auteurs réputés (Louis Vax, Denis Labbé, Gilbert Millet, Valérie Tritter) ayant signé auparavant des ouvrages spécialisés sur le fantastique. Dommage que l’on y ait pas inclus de courtes notices biographiques de tous les associés de la rédaction; il me semble que cela aurait conforté l’intérêt des lecteurs.

La littérature reçoit la part du lion, dominant de loin le nombre des entrées (249) pour les écrivains de nationalités aussi diverses que la France, Grande-Bretagne, Belgique, Russie, Japon, Cuba. Quelle belle découverte que ce fut, parmi tant d’autres, que celle d’un écrivain japonais, Akinari Ueda (1734-1809), un maître du genre dont j’ignorais l’existence. Au deuxième rang arrive le cinéma (108) qui inclut, outre les réalisateurs, quelques acteurs et créateurs d’effets spéciaux. Les autres domaines (peinture, musique, etc) souffrent cependant d’une disproportion significative mais font l’objet de quelques articles signés par des connaisseurs. Mais puisqu’on parlait de Berlioz, j’aurais mentionné sa magnifique mélodie pour voix et orchestre, intitulée Au Cimetière, extraite du cycle Nuits d’été; cette mélodie est tirée d’un poème de Théophile Gautier, un maître de la littérature fantastique française du XIXème siècle. Il aurait été pertinent de signaler que le compositeur britannique Josef Holbrooke (1878-1958) a écrit environ une trentaine de poèmes symphoniques inspirés par Edgar Allan Poe. 

En peinture, il aurait été intéressant de présenter une étude portant sur les thèmes de la tentation de Saint-Antoine, des triomphes de la mort, de l’Enfer de Dante. De même aurait-t-il fallu parler de peintres / dessinateurs à juste titre célèbres comme H.R. Giger, Wifredo Lam, Khnopff, Klinger, Clerici entre autres. Sûrement un autre volume, dédié cette fois à la musique et à l’iconographie fantastique (peinture, sculpture, gravure), mérite d’être considéré.

Quant aux sujets comme tels (i.e. 160 articles de nature non-biographiques), ils occupent une place enviable tant ils sont admirablement développés. Par exemple, l’article, essentiel, sur l’anthropologie compte 27 colonnes où la relation entre mythologie et psychanalyse est passionnante à découvrir. Celui consacré à l’opéra nous réserve une analyse du Freischütz de Carl Maria von Weber fort intéressante malgré que je déplore l’absence de commentaires sur le magnifique opéra La Ville morte de Korngold. Les deux consacrés au vampire sont, malgré certaines redondances de l’un à l’autre, absolument captivants.  

Les articles sont écrits d’une manière experte tout en rendant la lecture plaisante comme ce fut le cas pour le giallo, l’orientalisme et fantastique, l’analyse de l’œuvre de Hanns H. Ewers; on pourrait repérer facilement d’autres exemples qui nous laissent l’impression d’une nourriture culturelle des plus satisfaisantes. Et pour vous en convaincre, je me permets de citer cet extrait, tiré de l’analyse sur le thème du double : « Permettant l’exploration du non-moi, de la mort, de la folie, le double a partie liée avec les interdits portant sur l’énigme de l’identité. La frontière entre connu et inconnu se trouve ainsi abolie… ». Ce sont justement de tels passages qui aiguillonnent mon intérêt et que l’on retrouve en abondance dans cette encyclopédie.

S’ajoute un index de toutes les entrées (659) et 28 pages de bibliographies qui permettront d’approfondir l’étude de certains thèmes. Étrange qu’on donne une bibliographie pour le Cthulhu mais sans un renvoi à l’article sur Lovecraft qui aurait été de mise. J’aurais ajouté aussi dans la bibliographie l’excellent livre de Jean Delumeau, la Peur en Occident. Il y a aussi après presque tous les articles une bibliographie reliée aux œuvres des auteurs, une bibliographie critique "qui met l’accent sur les productions modernes de la critique ", une filmographie et mentions d’adaptations selon le cas. Cette encyclopédie contient donc une mine de renseignements pour quiconque s’éprend d’un sujet particulier.

Mis à part quelques minces réserves dont aurait fait l’objet n’importe quel autre ouvrage semblable, cette encyclopédie constitue une somme de références dont la lecture est souvent très stimulante et pour un prix raisonnable. Il ne faut donc pas s’arrêter aux détails qui manquent mais plutôt la considérer comme une source indispensable, bien supérieure à l’internet, de nouveaux élans à notre curiosité, de renouvellement à notre passion.

Guy Sauvé
Septembre 2010

vendredi 10 septembre 2010

COUP DE COEUR : Chronique de cd: Kalevi Aho













Concerto pour piano no. 2 (2001-02)

Symphonie no. 13 (“Caractérisations symphoniques ») (2003)

Antti Siirala, piano

Orchestre symphonique de Lahti

Osmo Vänskä, chef

BIS CD-1316

Durée : 68 min. 49

Distribué sur le site sécurisé www.canadacd.com si non disponible en magasin

L’exploration de la musique contemporaine est souvent considérée par le mélomane comme une sorte de jeu de hasard où l’enjeu n’en vaut pas la chandelle. Cependant, grâce aux ressources dont nous disposons de nos jours (musique en ligne, service de prêts de bibliothèques publiques), les risques de se tromper dans nos achats de disques passent d’élevés à modérés. Par ailleurs, compte tenu de la nécessité de rendre leurs œuvres « accessibles » au-delà de la sphère restreinte des spécialistes, certains compositeurs parviennent à abolir nos préjugés négatifs et on peut certainement trouver de purs chefs-d’œuvre, de nouvelles sources de stimulation enthousiasmante qui nous procurent de réelles satisfactions. C’est le cas notamment de Kalevi Aho, compositeur finlandais parmi les plus importants de sa génération et certainement un des plus prolifiques (quinze symphonies, quatorze concertos, quatre opéras, trois symphonies pour cordes seules, sans compter bon nombre d’œuvres de musique vocale et de chambre). Le gouvernement finlandais lui a accordé une bourse d’une durée de quinze ans.

On l’a surnommé « l’homme concerto » parce qu’il a écrit dans ce genre pour à peu près tous les instruments incluant l’orgue, le contrebasson et le tuba ( - à quand celui pour guitare ? - ). Et on peut observer que, dès 2000, il compose au moins un concerto par an. Quant à ses œuvres symphoniques, il a commencé dès 1969 et maintenu une cadence relativement régulière. Nous avons donc affaire ici à un compositeur d’expérience, capable de répondre à des commandes importantes, comme ce fut le cas pour les deux œuvres qui nous occupent ici.

À quoi doit-on s’attendre ? Néo-impressionniste ? Néo-romantique ? Ou alors post-sérialiste ? Oubliez les catégories qui ne donneraient qu’une dimension trop réductrice d’un compositeur qui a forgé son propre style, a atteint sa pleine maturité et qui possède un souffle généreux. Je lui tout de même écrit pour en savoir un peu plus sur son approche en matière de composition puisque j’étais intrigué par l’expression « esthétique de l’impureté » qui figurait dans une notice biographique à son sujet. Il m’a répondu que cela correspond au fait que toutes sortes de styles peuvent se retrouver dans ses compositions, que tout dépend de l’idée générale et du « message » de l’œuvre. En effet, la musique contemporaine s’est heureusement affranchie des dogmatismes intellectualistes qui entravaient la liberté des créateurs; le style de Kalevi Aho, en appliquant cette esthétique « impure », est représentatif de cet affranchissement fort bienvenu.

Alors qu’une esthétique pure, c’est-à-dire un style unique, constitue certaines de ses compositions, sa Symphonie no. 13, en deux mouvements, est basée sur le mode contraire. Le terme « caractérisations », employé dans le sous-titre, reçoit alors un éclairage significatif. Il s’agit d’une rhapsodie (sans connotation folkloriste) inspirée par différents caractères humains (impérieux, aristocratique, triste et résigné, violent, sournois, ruffian, calculateur, mélancolique) tantôt personnifiés par des instruments solos (clarinette basse par exemple ), tantôt par des groupes d’instruments. L’œuvre, en deux mouvements, se développe par segments, tantôt de quelques mesures, tantôt de plus longue durée. Le compositeur manipule avec expertise les variations de textures, de couleurs et de densités polyphoniques au gré des changements d’atmosphère.

Ainsi, non seulement la section Moderato aristocratico, exploitée dans les deux mouvements, possède un motif mélodico-rythmique très prégnant mais prend aussi graduellement une ampleur hallucinante. La section Andante triste e rassegnato, avec son trio de deux hautbois et saxophone, sur fond en filigrane de violons, parvient au sublime. L’écriture efficace des cuivres In modo proclamante assure une finale d’une grandeur majestueuse. On pourrait multiplier à l’envi les exemples de subtilités, de contrastes ou d’effets sonores qui révèlent une imagination foisonnante.

Quant au concerto pour piano, avec un effectif de vingt instruments à cordes seulement et en trois mouvements directement enchaînés, on y retrouve de vifs contrastes. J’en veux pour exemple une bonne partie du troisième mouvement qui débute vers 1 min. 42 d’un humour allègre (empreint d’une certaine ironie ?) culminant vers 5 min. 52 dans une rage volcanique, le tout parcouru d’une motorique haletante. Par ailleurs, aux deuxième et troisième mouvements, surgit un choral magnifique aux cordes divisées, à la fois serein et grave. Dans le choral du deuxième mouvement surgit un duo de violoncelles (vers 9 min 28), aussi sur fond en filigrane de violons, à faire pleurer, comme deux âmes solidaires errant dans un monde qui leur est complètement étranger ou fantomatique. Et que dire que la cadence au troisième mouvement sinon qu’elle est d’une virtuosité redoutable. Là encore dans cette œuvre magnifique, fourmillent une multitude d’idées musicales.

L’interprétation est de tout premier ordre. Le soliste fait preuve d’une technique comparable aux plus célèbres virtuoses, capable de s’adapter aisément à la mouvance rapide des exigences expressives, de rendre impeccablement la fluidité des arpèges, de donner tout le poids aux masses d’accords marqués de multiples fortissimos, d’articuler très clairement les staccatos, de soutenir les élans jusqu’à la fin, d’extirper le maximum de nuances possibles offertes par l’instrument.

Quant au chef et son orchestre, ils ont accompli un travail absolument admirable tant ils ont démontré un perfectionnisme dans les détails expressifs et rythmiques. La partition comporte des subtilités qui ont sûrement demandé des mises en place très attentives; le résultat obtenu de cette préparation est définitivement convaincante.

Il faut féliciter aussi le travail de l’équipe de production discographique. Je ne crois pas qu’un autre label aurait pu mieux faire, même si on s’aperçoit de certains écueils en ayant les partitions sous la main (je tiens ici à remercier Mme Henna Salmela des éditions Fennica Gehrman de me les avoir fournies), particulièrement dans les effets de spacialisation où, par exemple dans le troisième mouvement, les trompettes se trouvent dispersées sur différents balcons de la salle de concert. À un autre moment je n’entendais pas les accords de harpe (deuxième mouvement à partir de la mesure 67). Là où la magie opère avec succès, c’est aux moments où les reliefs entre les instruments se manifestent avec une acuité étonnante. Imaginez un instant que vous observez plusieurs groupes de personnes dans un restaurant et que vous entendez très distinctement par exemple un couple assis à la table la plus près de vous mais qu’en plus vous arrivez à saisir tout aussi bien les conversations à d’autres tables plus ou moins éloignées de votre point d’observation même si elles vous parviennent avec moins de force. Cela peut vous donner une idée du miracle qu’a réalisée l’équipe. Ajouter à cela les qualités d’enregistrement typiques au label Bis, soit le rendu d’un environnement acoustique aéré et naturel et l’absence de saturation dans un très large spectre de dynamique.

Devant tant de prodiges artistiques et techniques, on ne peut faire autrement que de considérer ce disque parmi les plus importants de sa collection. J’ai passé des heures à le ré-écouter tant j’étais subjugué. Rarement, très rarement, une œuvre contemporaine de cette envergure me procure tant de fascination intarissable.

Guy Sauvé

Septembre 2010