
Concerto pour piano no. 2 (2001-02)
Symphonie no. 13 (“Caractérisations symphoniques ») (2003)
Antti Siirala, piano
Orchestre symphonique de Lahti
Osmo Vänskä, chef
BIS CD-1316
Durée : 68 min. 49
Distribué sur le site sécurisé www.canadacd.com si non disponible en magasin
L’exploration de la musique contemporaine est souvent considérée par le mélomane comme une sorte de jeu de hasard où l’enjeu n’en vaut pas la chandelle. Cependant, grâce aux ressources dont nous disposons de nos jours (musique en ligne, service de prêts de bibliothèques publiques), les risques de se tromper dans nos achats de disques passent d’élevés à modérés. Par ailleurs, compte tenu de la nécessité de rendre leurs œuvres « accessibles » au-delà de la sphère restreinte des spécialistes, certains compositeurs parviennent à abolir nos préjugés négatifs et on peut certainement trouver de purs chefs-d’œuvre, de nouvelles sources de stimulation enthousiasmante qui nous procurent de réelles satisfactions. C’est le cas notamment de Kalevi Aho, compositeur finlandais parmi les plus importants de sa génération et certainement un des plus prolifiques (quinze symphonies, quatorze concertos, quatre opéras, trois symphonies pour cordes seules, sans compter bon nombre d’œuvres de musique vocale et de chambre). Le gouvernement finlandais lui a accordé une bourse d’une durée de quinze ans.
On l’a surnommé « l’homme concerto » parce qu’il a écrit dans ce genre pour à peu près tous les instruments incluant l’orgue, le contrebasson et le tuba ( - à quand celui pour guitare ? - ). Et on peut observer que, dès 2000, il compose au moins un concerto par an. Quant à ses œuvres symphoniques, il a commencé dès 1969 et maintenu une cadence relativement régulière. Nous avons donc affaire ici à un compositeur d’expérience, capable de répondre à des commandes importantes, comme ce fut le cas pour les deux œuvres qui nous occupent ici.
À quoi doit-on s’attendre ? Néo-impressionniste ? Néo-romantique ? Ou alors post-sérialiste ? Oubliez les catégories qui ne donneraient qu’une dimension trop réductrice d’un compositeur qui a forgé son propre style, a atteint sa pleine maturité et qui possède un souffle généreux. Je lui tout de même écrit pour en savoir un peu plus sur son approche en matière de composition puisque j’étais intrigué par l’expression « esthétique de l’impureté » qui figurait dans une notice biographique à son sujet. Il m’a répondu que cela correspond au fait que toutes sortes de styles peuvent se retrouver dans ses compositions, que tout dépend de l’idée générale et du « message » de l’œuvre. En effet, la musique contemporaine s’est heureusement affranchie des dogmatismes intellectualistes qui entravaient la liberté des créateurs; le style de Kalevi Aho, en appliquant cette esthétique « impure », est représentatif de cet affranchissement fort bienvenu.
Alors qu’une esthétique pure, c’est-à-dire un style unique, constitue certaines de ses compositions, sa Symphonie no. 13, en deux mouvements, est basée sur le mode contraire. Le terme « caractérisations », employé dans le sous-titre, reçoit alors un éclairage significatif. Il s’agit d’une rhapsodie (sans connotation folkloriste) inspirée par différents caractères humains (impérieux, aristocratique, triste et résigné, violent, sournois, ruffian, calculateur, mélancolique) tantôt personnifiés par des instruments solos (clarinette basse par exemple ), tantôt par des groupes d’instruments. L’œuvre, en deux mouvements, se développe par segments, tantôt de quelques mesures, tantôt de plus longue durée. Le compositeur manipule avec expertise les variations de textures, de couleurs et de densités polyphoniques au gré des changements d’atmosphère.
Ainsi, non seulement la section Moderato aristocratico, exploitée dans les deux mouvements, possède un motif mélodico-rythmique très prégnant mais prend aussi graduellement une ampleur hallucinante. La section Andante triste e rassegnato, avec son trio de deux hautbois et saxophone, sur fond en filigrane de violons, parvient au sublime. L’écriture efficace des cuivres In modo proclamante assure une finale d’une grandeur majestueuse. On pourrait multiplier à l’envi les exemples de subtilités, de contrastes ou d’effets sonores qui révèlent une imagination foisonnante.
Quant au concerto pour piano, avec un effectif de vingt instruments à cordes seulement et en trois mouvements directement enchaînés, on y retrouve de vifs contrastes. J’en veux pour exemple une bonne partie du troisième mouvement qui débute vers 1 min. 42 d’un humour allègre (empreint d’une certaine ironie ?) culminant vers 5 min. 52 dans une rage volcanique, le tout parcouru d’une motorique haletante. Par ailleurs, aux deuxième et troisième mouvements, surgit un choral magnifique aux cordes divisées, à la fois serein et grave. Dans le choral du deuxième mouvement surgit un duo de violoncelles (vers 9 min 28), aussi sur fond en filigrane de violons, à faire pleurer, comme deux âmes solidaires errant dans un monde qui leur est complètement étranger ou fantomatique. Et que dire que la cadence au troisième mouvement sinon qu’elle est d’une virtuosité redoutable. Là encore dans cette œuvre magnifique, fourmillent une multitude d’idées musicales.
L’interprétation est de tout premier ordre. Le soliste fait preuve d’une technique comparable aux plus célèbres virtuoses, capable de s’adapter aisément à la mouvance rapide des exigences expressives, de rendre impeccablement la fluidité des arpèges, de donner tout le poids aux masses d’accords marqués de multiples fortissimos, d’articuler très clairement les staccatos, de soutenir les élans jusqu’à la fin, d’extirper le maximum de nuances possibles offertes par l’instrument.
Quant au chef et son orchestre, ils ont accompli un travail absolument admirable tant ils ont démontré un perfectionnisme dans les détails expressifs et rythmiques. La partition comporte des subtilités qui ont sûrement demandé des mises en place très attentives; le résultat obtenu de cette préparation est définitivement convaincante.
Il faut féliciter aussi le travail de l’équipe de production discographique. Je ne crois pas qu’un autre label aurait pu mieux faire, même si on s’aperçoit de certains écueils en ayant les partitions sous la main (je tiens ici à remercier Mme Henna Salmela des éditions Fennica Gehrman de me les avoir fournies), particulièrement dans les effets de spacialisation où, par exemple dans le troisième mouvement, les trompettes se trouvent dispersées sur différents balcons de la salle de concert. À un autre moment je n’entendais pas les accords de harpe (deuxième mouvement à partir de la mesure 67). Là où la magie opère avec succès, c’est aux moments où les reliefs entre les instruments se manifestent avec une acuité étonnante. Imaginez un instant que vous observez plusieurs groupes de personnes dans un restaurant et que vous entendez très distinctement par exemple un couple assis à la table la plus près de vous mais qu’en plus vous arrivez à saisir tout aussi bien les conversations à d’autres tables plus ou moins éloignées de votre point d’observation même si elles vous parviennent avec moins de force. Cela peut vous donner une idée du miracle qu’a réalisée l’équipe. Ajouter à cela les qualités d’enregistrement typiques au label Bis, soit le rendu d’un environnement acoustique aéré et naturel et l’absence de saturation dans un très large spectre de dynamique.
Devant tant de prodiges artistiques et techniques, on ne peut faire autrement que de considérer ce disque parmi les plus importants de sa collection. J’ai passé des heures à le ré-écouter tant j’étais subjugué. Rarement, très rarement, une œuvre contemporaine de cette envergure me procure tant de fascination intarissable.
Guy Sauvé
Septembre 2010
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