lundi 23 août 2010

Chronique de cd: Carl Czerny





Carl Czerny (1791-1857)








Symphonie no. 1, do mineur, op. 780
Symphonie no. 5, mi bémol majeur

Brandenburgisches Staatsorchester Frankfurt
Nikos Athinäos

Christophorus Entrée CHE 0152-2
Durée : 77 min. 21
Voir site sécurisé www.canadacd.com sinon disponible en magasin


Ré-édition en 2010 d’un enregistrement datant de 1997 paru sous le label Signum, le label allemand Christophorus offre à nouveau dans sa collection à prix réduit deux symphonies fort agréables à écouter.

Surtout connu comme élève de Beethoven (dès l’âge de dix ans), auteur de diverses publications pédagogiques pour le piano dont sa célèbre méthode École du piano, publiée en 1839 portant le numéro d’opus 500, lui-même professeur de hautes pointures tels que Liszt et Thalberg, Carl Czerny était un virtuose très estimé (Chopin par exemple) dont l’enseignement était très sollicité à Vienne (dès l’âge de 15 ans !). Après les guerres napoléoniennes en 1815, la littérature pour piano fut en très grande demande par la bourgeoisie, notamment dans les pays germanophones. La nouvelle Hausmusik, musique destinée aux amateurs pratiquant à la maison, requérait en abondance des arrangements et transcriptions d’œuvres orchestrales et opératiques. Czerny fit fortune dans ce domaine, son talent lui permettant de publier quantités de ces pièces (le catalogue de ses oeuvres avec numéros d’opus s’élevant à 861, voire un total de 1000 si on inclut celles qui n’en ont pas) et de s’offrir le luxe d’une retraite prématurée. Il a cessé d’enseigner à 45 ans.

Quant aux six symphonies qu’il a composées, amorcées très tardivement, elles laissent peut-être à penser que Czerny aurait forgé sa personnalité de compositeur de musique « sérieuse » trop tard. Les deux premières symphonies portent les numéros d’opus successifs, soit 780 et 781. Mais les quatre suivantes, restées à l’état de manuscrit, ne sont pas numérotées. Pourquoi ? Est-ce qu’à ce moment-là, les éditeurs commençaient à bouder un compositeur passé de mode ? D’autres hypothèses seraient à vérifier.

Pastiche ou hommage à l’égard de Beethoven ? Il est évident que l’influence du maître transpire dans tous les éléments de la composition et les commentateurs n’hésitent pas à faire les rapprochements. Mais cela me semble un peu précipité puisque l’échantillon du répertoire « sérieux » est trop mince présentement à notre connaissance. Qui a entendu les six symphonies ? Combien de gens savent qu’il a écrit près de 300 œuvres sacrées ? Quand on sait qu’il a fait des arrangements basés sur des thèmes d’environ une centaine d’opéras et de ballets, on peut se douter que d’autres influences soient manifestes. Mendelssohn, Schubert, Rossini sont susceptibles de passer en premier à l’examen mais il faudrait aussi voir chez d’autres célébrités de l’époque (que l’on connaît aujourd’hui plutôt mal), telles que Mercadante, Halévy, Auber, Hérold, Meyerbeer, et j’en passe.

Grâce à ce disque, force est d’admettre que l’on aurait tort de bouder ces deux symphonies d’un élève qui a fort bien assimilé les leçons d’un génie et les innovations de l’air du temps. J’insiste sur le fait que ce répertoire mérite d’être considéré bien au-delà d’un artefact d’un cabinet de curiosités. Il n’y pas de raison que les orchestres, même les plus réputés, les ignorent de leur programmation.

De facture plus classique que romantique, on apprécie surtout de ces symphonies le caractère bien campé des thèmes, la cohérence formelle et la fraîcheur des textures, celles-ci pouvant être comparées aux diverses teintes des vastes ciels matinaux peints par Caspar David Friedrich. Ce n’est pas un hasard si une de ses toiles sert de couverture à la pochette. Le discours très fluide, solidement ficelé cimente efficacement la reprise des mélodies, simples mais prégnantes, tantôt par des accompagnements de cordes très actifs, tantôt par des éclairages chaleureux d’ensemble de bois, ou encore des interventions vigoureuses de tutti d’orchestre supportés par les timbales. En aucun temps, et particulièrement dans la première symphonie, on n’éprouve de l’ennui même si on se sent en terrain connu.

L’interprétation est vivante, très dynamique, en parfaite adéquation avec le caractère empreint d’héroïsme qui prévalait dans les mœurs esthétiques de l’époque et qui nous procure de nos jours une saine jouissance. Les andante apportent un changement de ton plus lyrique que les mouvements extrêmes et les scherzos sont empreints d’une espièglerie savoureuse. L’enregistrement assure la clarté de tous les pupitres sans enflure superflue; le son est très naturel, quoique ne respirant pas autant que chez d’autres labels plus réputés.

Au lieu du dépaysement, c’est plutôt la sensation réconfortante de retrouver la joyeuse compagnie d’amis sincères et familiers que j’éprouve en écoutant ce beau programme. Et pourquoi pas ? Faut-il toujours voir la beauté que dans les paysages tourmentés de l’âme ? La beauté porte de nombreux visages et l’occasion nous est donnée ici d’en découvrir un, caché depuis trop longtemps. Vous ne regretterez pas d’avoir acheté ce disque.

Guy Sauvé
Août 2010

lundi 16 août 2010

Chronique de cd: Berlioz Symphonie fantastique




Hector Berlioz (1803-1869)







Symphonie fantastique, op 14
Le Roi Lear (Ouverture), op. 4

Orchestre symphonique de Pittsburgh
Marek Janowski

Pentatone PTC 5186 338
SACD hybride
Durée : 66 min. 22
Enregistré en novembre 2009
Distribué au Canada par Naxos

1830, année révolutionnaire pour la France dont le paysage culturel fut projeté irrévocablement dans le Romantisme. Dans une même année éclata le scandale du drame Ernani de Victor Hugo, Lamartine fut élu à l’Académie française quoique non sans difficulté, le public découvrit la célèbre toile La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix et assista à la première de la Symphonie fantastique (ou Épisode de la vie d’un artiste) de Berlioz. Dans son Histoire du romantisme, Théophile Gautier écrivait à propos de cette génération dite de 1830 : « Une sève de vie nouvelle circulait impétueusement, tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la fois … L’art se renouvelait sur toutes ses faces; la poésie, le théâtre, le roman, la peinture, la musique formaient un bouquet de chefs-d’œuvre. »

Inutile d’insister sur l’importance historique de cette symphonie délibérément à programme autobiographique (dont le texte de l’argument devait être remis aux auditeurs car « indispensable à l’intelligence complète du plan dramatique » selon les propos du compositeur). Le très grand nombre de versions endisquées en fait foi. Sa structure en cinq parties, parcourue de part en part d’une « idée fixe », image de la bien-aimée présentée en diverses variations, bousculait les normes auxquelles étaient familiers les habitués des concerts symphoniques (Rêveries-Passions; Un bal; Scène aux champs; Marche au supplice; Songe d’une nuit du Sabbat, cette dernière indiquant des sous-scènes concluant l’œuvre : Dies irae, Ronde du sabbat, Des irae et ronde du sabbat ensemble).

L’instrumentation et effets orchestraux fourmillaient de sonorités inédites pour les auditeurs parisiens qui étaient encore subjugués par les symphonies de Beethoven et les opéras italiens. Il fallait que Berlioz trouve des solutions originales pour sortir les compositeurs de cette génération de l’immense torpeur créée par les sommets vertigineux du maître vénéré de Bonn; on n’a qu’à se rappeler les longues hésitations de Brahms avant d’accoucher de sa première symphonie.

Berlioz réussit, grâce à cette œuvre toujours d’une fraîcheur vivifiante et écrite en seulement trois mois (!), à s’imposer comme brillant illustrateur musical et personnalité créatrice audacieuse. Je pense notamment à la dissonance des quatre timbales pour évoquer le fracas lointain du tonnerre, aux huit divisi des violons et altos ouvrant le mouvement du Songe d’une nuit du Sabbat, au glissando de la clarinette en mi bémol et aux cordes frottées par l’archet pour représenter les personnages typiques du romantisme noir, mais aussi à la sublime sobriété de la coda marquée Religiosamente, apaisement final d’un épisode passionnel soumis aux « mouvements de fureur, de jalousie », à l’atmosphère voluptueuse d’une scène de bal animée d’une valse se terminant dans une frénésie enivrante, au contrechant d’un hautbois hors-scène dialoguant dans le lointain d’un soir en campagne. Tant d’images parmi d’autres si délicieuses pour les mélomanes de notre siècle mais qui ont dû vivement surprendre ceux de 1830 !

Bien qu’il existe déjà plusieurs enregistrements qui font autorité, celui-ci détient une place respectable au statut de référence tant l’interprétation est à la hauteur des ambitions du compositeur et la sonorité merveilleusement dévoilée par la qualité de l’enregistrement. Les contrastes parfois très subtils reçoivent le relief approprié pour les nuances expressives que ce soit pendant les effets d’ensemble ou pour éclairer le contour d’instruments qui doivent se distinguer de la masse (écoutez attentivement les solos marqués pppp de la flûte et de la clarinette à partir de la mesure 118 de la Scène aux champs). Tout est rendu avec une souplesse magistrale qui nous laisse avec le souvenir d’une narration musicale impérissable,
sinon avec le désir de la ré-entendre aussitôt.

Contrairement à ce que pourrait laisse croire son numéro d’opus, l’ouverture du Roi Lear a été composée en 1831 et, tel que le note Ronald Vermeulen dans le livret du disque, « suit à la lettre le déroulement de la pièce de théâtre de Shakespeare ». Elle complète fort bien le programme car l’inspiration mélodique et dramatique ne s’était point épuisée après l’énergie requise pour réaliser quelques mois auparavant le chef-d’œuvre de la Symphonie fantastique qui avait mobilisé autour de 130 musiciens lors de sa création et qui avait certainement contribué à l’euphorie dont témoignait Théophile Gautier.

Guy Sauvé
Août 2010