lundi 10 mai 2010

Chronique cd Coup de coeur: La splendeur faite clavecin













Bach, Johann Sebastian (1685-1750) :
Toccata en mi mineur BWV 914
Toccata en sol mineur BWV 915
Capriccio sur le départ d’un frère bien-aimé BWV 992

Buxtehude, Dietrich (1637-1707) :
Suite en do majeur BuxWV 226

Froberger, Johann Jacob (1616-1667) :
Deuxième Toccata en ré mineur
Deuxième Suite en ré mineur

Kerll, Johan Kaspar Kerll (1627-1693) :
Suite en fa majeur
Passacaglia

Reincken, Johann Adam (1623-1722) :
Toccata en sol majeur


Céline Frisch, clavecin allemand d’Anthony Sidey
Alpha 149
Distribution : www.canadacd.ca


Bach fut un grand maître incontesté et universel. Mais qui ont été ses maîtres, c’est-à-dire ceux qui, à part sa propre famille, ont exercé une influence significative sur le développement de sa manière de composer ? La réponse se trouve dans ce programme bien pensé, alternant entre des œuvres d’illustres prédécesseurs et d’œuvres de jeunesse de Bach, alors dans la vingtaine.

Chacun à leur manière, les précurseurs de Bach ont contribué à établir la musique pour clavier du nord de l’Allemagne à un niveau de reconnaissance internationale, comparable au meilleur de ce qu’avaient produit l’Italie, la France, l’Angleterre et les Pays-Bas. Dans l’acquisition de son métier, Bach se devait d’abord d’assimiler le répertoire des plus illustres représentants de sa nation.

Ainsi, en commençant dans l’ordre chronologique par Froberger, musicien le plus cosmopolite des quatre, on lui doit d’avoir participé à la stndardisation et la diffusion de la forme classique de la suite pour clavier (lent : Allemande; vite : Courante; lent : Sarabande; vite : Gigue) telle qu’on peut l’entendre sur toutes les suites de ce disque.

Reincken, musicien presque centenaire dont Bach admirait la virtuosité et le sens de l’harmonisation, était un improvisateur hors pair, doué d’une excellente technique et savait utiliser brillament les ressources de l’orgue (volume, couleurs, textures, contraste) nouvellement développées par les grandes familles de facteurs de l’orgue baroque allemand. Les deux musiciens se sont rencontrés.

Kerll, un des musiciens allemands les plus célèbres de son temps et reconnu pour avoir insufflé un esprit nouveau dans l’art de la composition, a rencontré Froberger lors de ses séjours en Italie et à Dresde. Il enseigna à Pachelbel qui enseigna à son tour au frère aîné de Bach, celui-là même qui inculqua les rudiments du clavier à son jeune frère.

Buxtehude, organiste de Lübeck, l’une des villes les plus actives grâce aux fameuses Abendmusiken (soirées musicales), avait une réputation telle qu’il attira de nombreux élèves et visiteurs dont Bach en 1705 (pendant quatre semaines). Il était un virtuose de l’orgue notamment pour l’usage exceptionnel du pédalier qui servait de voix contrapuntique beaucoup plus élaborée que les longues notes tenues de cantus firmus. Son œuvre est abondante (113 cantates, 27 concerts spirituels, 32 préludes de chorals, 22 sonates de musique de chambre, 89 pièces pour orgue, 19 suites pour clavecin, 6 séries de variations).

Tous ces musiciens-compositeurs ont donc exercé une influence fondamentale sur le jeune Bach mais jusqu’à quel point doit-on insister, comme le mentionne le livret, sur l’anecdote de son fils Carl Philip Emanuel (à l’effet que le petit Jean-Sébastien, alors âgé entre dix et quatorze ans, recopiait au clair de lune les partitions de clavier appartenant à la collection personnelle de son frère) pour parler de ces influences ? Cela me semble un peu court. Par exemple, il aurait fallu prendre en considération que l’on a découvert les dix-neuf suites de clavecin de Buxtehude seulement en 1940. Bach a sûrement plus appris auprès de Buxtehude lors de son séjour à Lübeck qu’en retranscrivant le cahier de son frère. Il y a matière à discussion il me semble.

Parlons plutôt de l’enregistrement et en premier lieu de la grande autorité dont fait preuve Céline Frisch. Sa technique impressionante se joue des difficultés liées à l’ornementation, aux impétueux passages des toccates de Bach, aux audaces rythmiques mais aussi à la respiration des moments plus contemplatifs. Pas étonnant qu’elle se soit mérité un Grand Prix de l’Académie Charles-Cros (Rameau sur label Alpha), et les éloges unanimes des seize disques réalisés à ce jour (notamment pour les Variations Goldberg aussi sur label Alpha).

Parlons aussi de l’instrument qui rayonne d’une sonorité ample, généreuse, majestueuse et bien équilibrée dans tous les registres. Une pure merveille ! Dommage que le livret n’en dise rien, ni ne nous suggère de repères pour mieux le connaître.

Finalement, la prise de son est absolument splendide. Elle est suffisamment rapprochée pour bien définir toute la tessiture et de savourer les harmoniques mais de manière à éprouver aucune fatigue lors d’une écoute prolongée. Le dosage est parfait.

Guy Sauvé
Mai 2010

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