
Coup de coeur découverte
Arvid Kleven (1899-1929):
Le Novalis de la musique norvégienne
Fantaisie symphonique, op. 15 (1926)
Le Sommeil de la forêt, op. 9 (1923)
Au pays du lotus, op. 5 (1921-22)
Sinfonia libera in due parte, op. 16 (1927)
Orchestre symphonique de Stavanger
Susanna Mälkki
Bis CD-1542
Disponible via le site sécurisé www.canadacd.ca
si non disponible en magasin
Baudelaire disait de la critique qu'elle pouvait être "partiale et passionnée mais du point de vue qui ouvre le plus d'horizons." Le disque présenté ici nous offre une belle occasion de mettre cette attitude en pratique car, oui, son répertoire ne peut laisser personne indifférent mais il faut voir les perspectives qu'une telle initiative discographique suggère pour l'avenir.
Arvid Kleven était un compositeur norvégien, mort cinq jours avant la trentaine, qui avait une une personnalité artistique audacieuse, sans compromis mais sincère. De la force de caractère, il lui en a fallu pour persister malgré la forte hostilité de l'establishment culturel de l'époque qui était alors davantage attaché à faire valoir à tout prix la dimension nationaliste de sa production, encore imbue de l'héritage de Grieg et Svendsen, plutôt que de manifester une ouverture aux tendances plus modernes de l'étranger.
On reconnaissait certainement à Kleven sa maîtrise de l'instrumentation dès sa première oeuvre orchestrale présentée en public, soit Au pays du lotus. L'influence de l'Après-midi d'une faune de Debussy se fait très bien sentir mais peut-on vraiment le reprocher à un si jeune compositeur ayant appris jusqu'alors en autodidacte avant un séjour d'études à Paris en 1921-22, année où il écrivit l'oeuvre ?
Les oeuvres suivantes furent vivement rabrouées par les critiques de sorte que Au pays du lotus et Le Sommeil de la forêt ont été enregistrées par le label Simax seulement dans les années 1990, cette dernière oeuvre rappelant par endroits les somptueuses orchestrations et le lyrisme de Richard Strauss.
Quant aux deux autres qui firent scandale et qui ne furent jamais publiées, Bis nous les offre en premières mondiales et ce pour notre plus grand intérêt. Dès les premières mesures de la Fantaisie symphonique, nous sommes conquis par la splendeur des coloris et des harmonies qui donnent un parfum envoûtant même durant les passages atonaux d'inspiration d'un expressionnisme plus près d'Hindemith que de l'école viennoise. Quant à la Sinfonia in due parte, le dernier opus pour orchestre de Kleven composé lors d'un séjour à Berlin en 1926-27, on en a retrouvé que la première partie. Encore là, le style est expressionniste mais demeure dans une veine plus lyrique que cérébrale.
Le grand talent de Susanna Mälkki équilibre à merveille toutes les forces de l'orchestre pour atteindre un maximum d'expressivité et de conviction dans l'interprétation. L'enregistrement rend admirablement justice à sonorité d'un ensemble qui n'a rien à envier à des phalanges beaucoup plus célèbres. Il faudra bien un jour réévaluer le palmarès mondial des orchestres tant le niveau et la diversité des nouveaux "joueurs" se sont accrus remarquablement. Voilà un des points qui nous ramènent au conseil de Baudelaire; l' "horizon" des références en matière d'interprétation s'élargit.
Un autre horizon à considérer est celui de ne point bouder l'originalité d'un génie précoce tel que l'a été Arvid Kleven. De plus, combien d'autres compositeurs norvégiens, voire même scandinaves, qu'on ne s'habitue pas encore à essayer de découvrir, satisferont notre curiosité ?
Et pour finir: pourquoi comparer Kleven à Novalis ? Novalis, mort lui aussi vers la trentaine, fut une comète éteinte trop tôt mais qui a laissé une empreinte déterminante. Novalis a été pour la poésie du romantisme naissant en Allemagne ce que Kleven a été pour le modernisme musical en Norvège. La différence est que Kleven est demeuré trop longtemps incompris et ignoré par ses pairs mais je suis d'avis que cet enregistrement saura réhabiliter cet esprit qui assumait courageusement son indépendance artistique.
Guy Sauvé
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