mercredi 27 octobre 2010

Coup de coeur: Les Cantates de Jean-Sébastien Bach par Gilles Cantagrel

Les Cantates de Jean-Sébastien Bach
Gilles Cantagrel
Éds. Librairie Arthème Fayard
Année de publication : 2010

1665 pages
ISBN-10: 2213644349
ISBN-13: 978-2213644349

Les cantates sacrées de Bach constituent un des monuments de la musique occidentale qu’aucun mélomane sérieux, ni professionnel de la musique, ne peut se permettre d’ignorer car ce corpus est tout à fait représentatif de la carrière d’un des plus grands génies non seulement du baroque mais de la musique toutes époques confondues. Et je pèse sérieusement le mot génie qui est malheureusement trop souvent employé à tort de nos jours. Dans le cas de Bach cependant, et pour peu que l’on ait lu de bonnes biographies et écouter attentivement sa musique, cet attribut est amplement justifié.

Certaines maisons de disques (Teldec, Bis, Hänssler, SDG, Accent, Erato/Challenge) l’ont bien compris puisqu’elles n’ont pas hésité à entreprendre la très noble aventure d’enregistrer l’intégrale des quelque 200 cantates destinées à un service liturgique, conçues pour appuyer le projet d’une « musique d’église bien ordonnée » que Bach chérissait dès sa vingtaine et qui ont survécu. Voilà qui dément vigoureusement les propos de ceux qui affirment le déclin de la musique classique.

Pendant longtemps n’existait qu’un ouvrage de références de 967 pages, offert alors à un prix presque prohibitif, qui nous permettait d’en saisir la substance, soit le fameux livre d’Alfred Dürr, originalement publié en allemand en 1992 et en anglais aux éditions Oxford University Press en 2005. Fayard reprend en toute logique le même plan : introduction générale, cantates d’église selon l’ordre de l’année liturgique (i.e. en commençant par le premier dimanche de l’Avent), cantates profanes, annexes.

Il y a maintenant lieu de se réjouir de voir enfin une somme comparable en langue française et écrite par Gilles Cantagrel, musicologue de très grande réputation et auteur d’ouvrages précédemment dédiés au célèbre cantor tels que la captivante biographie Le Moulin et la rivière, Bach en son temps, La Rencontre de Lübeck : Bach et Buxtehude, De Schütz à Bach. Voilà qui confirme sa longue expérience sur le sujet sans compter les nombreux articles musicologiques.

Le volume comporte quatre sections dont la première, de près de cent pages, sert d’introduction générale mais fondamentale du sujet. J’y reviendrai. Les deuxième (cantates d’église) et troisième parties (cantates profanes) sont consacrées à l’analyse détaillée des cantates accompagnées des textes des livrets originaux avec leur traduction en français. Rappelons que de la soixantaine de cantates profanes attestées (musique de circonstance pour célébrer un événement de la vie civile), seulement vingt-quatre sont exécutables. Selon les termes de l’auteur, « on constate que la composition de ces musiques (…) accompagnent Bach tout au long de sa carrière publique. Parfois de plus vastes proportions que les cantates d’église, elles recèlent de véritables trésors d’invention. »

La quatrième portion recueille diverses annexes dont certaines s’avèreront fort utiles pour programmer des concerts puisqu’on a eu la brillante idée d’indexer les cantates soit en fonction de leur durée (par ex. : BWV 167 dure autour de 17 minutes), soit en fonction des effectifs vocaux et instrumentaux (cantates avec viole de gambe ou cantates en dialogue où la soprano personnifie la Crainte et le ténor l’Espérance), soit par date de d’exécution (BWV 18 : le 19 février 1713), finalement par destination liturgique (BWV 7, 30 et 167 pour la fête de la Saint-Jean Baptiste). On voit que l’expérience radiophonique de Gilles Cantagrel s’avère pertinente (il a été animateur et directeur de France Musique). Et ce n’est pas le seul mérite de ce livre.

Du livre de Dürr à 967 pages à celui de Cantagrel qui en fait 1665, qu’est-ce qui explique cette différence majeure de près de 500 pages ? Essentiellement parce Cantagrel commente presque tous les mouvements (sinfonia, chœurs d’ouverture, récitatifs, arias, chorals), autant pour les oeuvres sacrées que profanes. Je dis presque parce certains récitatifs ne sont pas commentés mais comme ils sont intimement liés aux arias qui les suivent et que celles-ci sont systématiquement analysées, on ne perd rien de ce qu’il est utile de retenir en les écoutant. S’ajoutent à ces commentaires, les péricopes (textes de l’épître et de l'évangile) de chacune des liturgies ainsi qu’une explication de leur fonction dans l’année (Avent, Épiphanie, les différents jours de la Trinité, etc).

La première partie quant à elle apporte un enseignement éclairant notamment en ce qui a trait au travail de composition, à l’ambiance socio-culturelle et aux conditions d’exécution. Dans les sept sections qui composent cette longue introduction, on se rend compte des défis que posent pour les interprètes certaines zones grises (par exemple sur une question aussi cruciale que le choix des instruments dans certains cas) et les « distances » historique et de sensibilité qui séparent cette époque de la nôtre. Cantagrel a un talent remarquable pour expliquer un bilan de nature presque scientifique (la musicologie exige une rigueur intellectuelle digne d’une science) dans un style accessible et fluide.

Des réserves ? Oui, quelques-unes. J’aurais aimé plus d’extraits de partitions, qu’on explique ce qu’est une fugue de permutation dont la BWV 50 est un exemple resplendissant, une bibliographie plus touffue, un index des noms (musiciens, librettistes, etc). Mais, assurément, ce livre supplante désormais tous les autres ouvrages comparables. Il est présentement la référence incontournable même pour les lecteurs anglophones et germanophones. Il est le compagnon idéal pour mieux préparer le mélomane à apprécier les enregistrements de ce répertoire prodigieux (ma préférence allant vers la version du Bach Collegium Japan dirigé par Masaaki Suzuki sur le label Bis). Et pour le prix, il vaut nettement son pesant d’or.

Guy Sauvé
Octobre 2010