mercredi 23 décembre 2009

Chronique CD : Schumann : Scènes du Faust de Goethe





Schumann: Scènes du
Faust de Goethe







Mojca Erdmann, soprano
Anitra Jellema, soprano
Christiane Iven, mezzo-soprano
Elisabeth von Magnus, alto
Birgit Remmert, alto
Anjolet Rottevee, alto
Kevin Doss, ténor
Werner Güra, ténor
Christian Gerhaber, baryton
Alastair Miles, basse
Franz-Josef Selig, basse


Choeur d'enfants et Choeurs de laRadio des Pays-Bas
Orchestre Royal du Concertgebouw
Nikolas Harnoncourt, chef


RCO 09001 (2 cds)
Disponible via le site sécurisé www.canadacd.ca
si non disponible en magasin

Il est toujours bien de s'exercer à forger sa propre opinion, surtout dans des domaines où l'appréciation relève davantage de la subjectivité, du goût personnel, que d'un savoir indiscutablement éprouvé et démontré. J'ai récemment eu l'occasion de vérifier cela en comparant deux critiques de cet album, une parue dans la revue Classica de novembre et l'autre dans la revue Diapason de décembre. Dans un cas, on est déçu; dans l'autre, on y "réserve une place de choix" parmi les quelques versions déjà parues (Abbado, Britten, Herreweghe, Klee).

Goethe a travaillé sur Faust presque toute sa vie, de 1773 à 1832. Cette oeuvre, comportant 12,000 vers, offre divers angles d'approche pour un compositeur; Schumann a choisi le thème de la rédemption, présenté sous la forme d'un oratorio. Les ressources requises pour son exécution nous indiquent clairement l'envergure inhabituelle, audacieuse, de la composition et on peut aisément concevoir les nombreux écueils que risquent de rencontrer les interprètes.

C'est le cas notamment des brèves interventions du choeur d'enfants qui, hélas, a une intonation trop souvent défaillante et un timbre d'ensemble pas très joli. Cela s'explique sans doute par les conditions périlleuses du "live". Mais pour un opus de près de deux heures, ces scories sont bien peu de choses par rapport à l'ensemble.

Un des critiques a signalé son agacement à propos du grasseyement d'un soliste; cela peut se comprendre car la prise de son, fort limpide et équilibrée, est une arme à deux tranchants: elle peut rendre justice à la beauté du son et aux délicates nuances des pupitres de l'orchestre recherchées par le chef tout en mettant en évidence certains défauts qu'il nous est difficile de ne pas remarquer. Pour ma part, j'accepte les roulements prononcés de "rrr" parce que je donne le bénéfice du doute au soliste quant à son souci d'assurer une diction bien perceptible aux auditeurs qui ont assisté à ce concert. Il y a aussi un moment où une chanteuse éprouve de la difficulté sur l'intensité d'une attaque (CD I, pl. 3). Mais il faut tenir compte d'autres qualités pour ne pas en rester là. La sincérité des chanteurs n'a pas à être mise en doute et bien malin celui qui serait capable de déterminer la juste perspective qu'il conviendrait d'adopter quant à la véracité psychologique des personnages voulue par Schumann. Parmi les plus beaux moments chantés, signalons le passage accompagné à la harpe (CD II, pl. 7), où le soliste se montre fort expressif et nuancé.

L'orchestre sonne merveilleusement bien et Harnoncourt maîtrise toutes les teintes et demi-teintes des effectifs instrumentaux. J'ai relevé tant de superbes moments au cours de cette odyssée que l'impression globale est très nettement favorable. Outre l'ouverture, il faut mentionner, entre autres, la sublime culmination du mouvement final de son début jusque vers 2 min. 30 (CD II, pl. 9); l'intensité dramatique sur le Dies irae et la finale de ce numéro (CD I, pl. 4); les magnifiques effets de crescendo/decrescendo (CD I, pl. 7); l'énergie contagieuse (CD II, pl.6); le sentiment d'allégresse comparable à l'ode à la joie (CD I, pl. 6); la sonorité virile des cuivres (CD I, pl. 11). Et bien d'autres encore.

En conclusion: bien qu'on pourrait encore espérer "la" version parfaite avec "la" distribution de rêve sans les périls d'une exécution publique, je réserve une place de choix dans mes recommandations à cet enregistrement puisque le génie de Schumann y est admirablement révélé.

Guy Sauvé
Décembre 2009

mardi 1 décembre 2009

Chronique DVD : Twin Spirits


TWIN SPIRITS:

Un portrait de l'amour
entre Robert et Clara Schumann








Trudie Styler (dans le rôle de Clara Schumann)
Sting (dans le rôle de Robert Schumann)
Derek Jacobi (narrateur)
Rebecca Evans, soprano
Simon Keenlyside, baryton
Sergej Krylov, violon
Natalie Clein, violoncelle
Natasha Paremski, piano
Iain Burnside, piano

John Caird, conception et mis en scène

Opus Arte OA 0994 (2 DVD)
Narration en anglais avec sous-titres en français, allemand, espagnol et italien

Le Royal Opera House a été le lieu d'une mise en scène tout à fait originale et pertinente. Deux groupes, un masculin, l'autre féminin, et un narrateur rendent hommage à l'un des couples mythiques du romantisme musical: Robert et Clara Schumann. On y raconte, par un récit bien ficelé et des extraits de lettres et de leur journal de mariage, les hauts et les bas de leur tumultueuse relation: leur liaison secrète, leur combat pour pouvoir se marier, leur vie de couple, de famille et d'artistes, les épreuves causées par la maladie de Robert, et, non des moindres, la fidélité de Clara après la mort de son mari.

Dans le clan de Robert, il y a Sting, accompagné du baryton, du violoniste et d'un pianiste, qui lit des passages de lettres qu'il avait adressées à Clara. De l'autre côté de la scène, il y a l'actrice Trudie Styler, côtoyée de la soprano, de la violoncelliste et de la pianiste, qui cite les lettres que Clara avait adressées à Robert. Cet échange de correspondance est parsemé de lieder et de pièces pour piano, surtout de Robert, soit des oeuvres tirées du Carnaval op.9, des Kinderszenen op.15, des cycles de lieder Dichterliebe op. 48 et Zwölf Gedichte, op. 35, une des trois Romances de l'opus 94. Mais nous avons droit à quelques belles surpises telles que deux superbes lieder de Clara Es ist gekommen in Sturm und Regen op.12 no. 2 et Sie liebten sich beide op. 13 no. 2 et une romance tirée de son concerto pour piano op. 7.

On entend aussi l'adagio des variations de Chopin sur le duo célèbre de l'opéra Don Giovanni de Mozart, La ci darem la mano. Et un peu plus loin, le duo lui-même avec piano. On y apprend que les variations de Chopin faisaient partie d'une "proposition mystique" imaginée par Robert, un moyen aux deux âmes séparées de se retrouver par la pensée durant l'interdiction du père de Clara suite à la demande en mariage. Le drame se termine dans une fougueuse apothéose du mouvement final (Mit Feuer - avec feu) du Trio no. 1 en ré mineur.

Tous les musiciens donnent une prestation fort réussie quoique je déplore un peu chez la pianiste et la violoncelliste certains effets de pose pour la caméra que l'on pourrait excuser comme erreurs de jeunesse. Bien sûr, rien au disque n'y paraîtrait et leur talent n'en serait point diminué.

Le passage le plus émouvant fut la lecture d'une lettre de Clara aux derniers jours de Robert. Les larmes nous viennent aux yeux en même temps que l'actrice. Dans le deuxième DVD, on apprend pourquoi: elle-même épouse de Sting, elle a projeté le sentiment de Clara sur sa personne; on ne peut la blâmer de cette sincérité.

Le deuxième DVD comporte cinq parties. La première consiste en une galerie de photos des artistes lors des répétitions; j'aurais apprécié que l'on ajoute des images de Robert et Clara. La deuxième partie se subdivise en quatre entrevues: instrumentistes; chanteurs et narrateur; acteurs; et le musicologue Daniel Gallagher. J'ai beaucoup aimé le commentaire perspicace du violoniste sur la densité de l'écriture de Robert Schumann. La troisième partie, nettement la plus instructive, nous vient du conservateur du musée Schumann à Zwickau. Il nous informe de manière éclairante sur plusieurs aspects de la vie des Schumann. La quatrième partie est une chronologie avec des couleurs permettant d'identifier ce qui appartient à Robert ou à Clara ainsi que certains événements indépendants d'eux. La typographie aurait dû être améliorée pour faciliter la lecture. La cinquième partie fait la promotion des projets éducatifs et communautaires associés au Royal Opera House grâce à trois témoignages sympathiques et dont devraient s'inspirer nos gouvernements.

En somme, cette production rend justice à une dramatisation qui pourrait aisément servir de modèle dans la connaissance approfondie que nous apportent des sources directes telles les correspondances et les journaux intimes des grands artistes. Et ce ne sont pas les sujets qui manquent.

Guy Sauvé